Histoire de la biographie

Sima Qian, modèle des biographes chinois… et des autres

Une vie dédiée aux “grandes” vies…

Sima Qian, premier biographe chinois !<>

Sima Qian écrivant le Shiji

Quand j’étudiais le chinois à l’Institut des Langues Orientales, les professeurs présentaient Sima Qian comme un lettré un peu frivole de l’époque Han qui aurait, par frivolité de courtisan, pris le parti d’un général, Li Ling, chargé de combattre les barbares Xiongnu mais, loin de s’acquitter correctement de cette mission, serait passé dans le camp ennemi après avoir été fait prisonnier. Pour avoir soutenu ce général, Sima Qian aurait été condamné par l’empereur à la castration, ce qui aurait mis fin à sa légèreté et l’aurait incité à dédier le reste de sa vie, aidé de son fils, à la rédaction du Shi Ji (Mémoires de l’historien), synthèse magistrale de tous les grands accomplissements et illustres figures de l’Empire du Milieu ayant précédé son époque, afin que ces illustres exemples puissent éclairer les générations de lettrés qui allaient suivre.

Cette histoire m’a beaucoup impressionné : il avait donc fallu que cet homme perde un bien aussi précieux que ses “bijoux de famille” pour se recentrer sur l’essentiel ! Pourtant, on nous disait à La Sorbonne, où j’étudiais également, que la création procédait d’une “sublimation” des pulsions érotiques, c’est-à-dire, par comparaison avec une “science dure”, la physique, de leur passage directement d’un état solide à gazeux sans étape liquide intermédiaire. Une métaphore très crue si l’on y réfléchit…

Bien des années plus tard, cette contradiction flottait encore dans un petit lagon excentré de mes pensées lorsque je suis tombé sur la version anglaise d’un article de wikipedia dans lequel j’ai appris que les faits que j’avais tenus pour argent comptant de la bouche de mes professeurs chinois étaient, comme souvent, plus complexes et beaucoup moins univoques : Sima Qian n’avait pas de fils mais une fille. Il était lui-même fils de Sima Tan, qui avait fait renaître à la cour de l’empereur Wu la charge longtemps dévoyée d’historien. Dès l’âge de dix ans, le petit Qian lisait couramment les anciens textes d’archives remontant déjà, à l’époque (en -135 av. J.C.), à près de deux mille ans. En 99, lors de l’affaire Li Ling — qu’il avait soutenu sans avoir de lien avec lui, par pure admiration pour sa valeur — Sima Qian avait en réalité été condamné à mort par l’empereur Wu. Or, à cette époque, il existait deux façons d’échapper à la peine capitale : payer une très forte amende ou… subir la castration et une peine de prison.

Cela méritait réflexion, non ? Pourtant, selon une lettre qu’il écrira ensuite à un de ses amis resté fidèle, Sima Qian n’a pas eu le choix : il avait commencé cinq ans plus tôt, en -104, l’œuvre de sa vie, et devait absolument l’achever, par piété filiale envers son père Sima Tan (une vertu cardinale confucéenne). N’ayant pas les moyens de payer l’amende, il a donc enduré le supplice, suivi de trois ans de prison sous le joug d’un terrifiant geôlier puis accepté, à sa sortie — au lieu de se suicider comme c’était l’usage après une telle peine dans l’aristocratie et, écrit-il, “même pour la plus ordinaire des servantes” — la nouvelle humiliation d’un poste d’eunuque à la cour… Tout cela uniquement pour, durant dix ans de -96 à sa sortie de prison jusqu’à sa mort en -86, mener à son terme l’œuvre de sa vie et la déposer en haut du mont Heng, montagne sacrée culminant au nord de la Chine où “toutes les créatures vivantes sont nées”, comme il l’écrit dans le Shiji.

Le mont Heng, une des cinq montagnes sacrées de la tradition chinoise !<>

Le mont Heng (aquarelle chinoise traditionnelle)

Et Sima Qian de conclure sa lettre : “Si ensuite ce livre peut, de mains en mains, atteindre des yeux qui sauront l’apprécier, jusqu’aux plus petits villages et au cœur des plus grandes cités, même si je devais encore souffrir mille autres mutilations, quel regret pourrais-je avoir ?”

La castration n’avait donc rien à voir avec la création du chef-d’œuvre mais fut, au contraire, un terrible obstacle que cet homme extraordinaire a surmonté : tout simplement pour faire un sublime cadeau à la mémoire de son père et, à travers lui, à toute la civilisation chinoise — voire, plus loin encore, pour les yeux qui voudront s’y pencher, à toute l’humanité.

Pour aller plus loin :

Article de wikipedia en français

Mémoires historiques : vies de Chinois illustres (traduction du Shiji de Sima Qian)

Voir aussi :
Histoire de la biographie
… Commentaires : à vous la plume…